Histoires & reportages
d’une société (im)probable

La Fédération au secours de l’Union Européenne ?

Partager sur :

Temps de lecture estimé:
10 min.

Simon Léminence nous reçoit chaleureusement au dernier étage de la Tour de Verre située en plein cœur de Nantes. Cet édifice, fierté de la ville, est à présent le siège du businessman – et député depuis peu – Lucas Arno et de sa société L.A Na/vi. Si les deux hommes sont ainsi liés, c’est que le député est acquis à la cause de la Fédération, projet que Simon Léminence porte à bout de bras depuis bientôt dix ans.

C’est autour d’un large café, dont le sociologue est un consommateur invétéré – “Ce breuvage aura ma peau, plus sûrement que toutes ces personnalités politiques qui mettent pourtant mes nerfs à rude épreuve”, m’avoue t’il goguenard – que notre échange à lieu. Certainement que le café n’arrange rien à sa nervosité, pour preuve, tout au long de l’entretien Mr Léminence n’aura de cesse d’arpenter la pièce de long en large et lorsqu’il parviendra enfin à s’asseoir, ses mains ne trouveront jamais de repos, ses jambes non plus, dansant sous la table dans un rythme épileptique plutôt agaçant. C’est que, bientôt, nous saurons si la Fédération voit le jour ou si elle disparait dans les limbes politiques.

Mr Léminence, vous voici à l’aube d’une révolution politique dont vous êtes un des principaux instigateurs, vous sentez-vous confiant à quelques jours de la décision qui entérinera ou non votre projet ?

Simon Léminence : Confiant, oui, je suis de nature optimiste, pour autant, suis-je serein ? Non, pas du tout ! La Fédération est le projet d’une vie, j’ai dédié les dix dernières années de mon existence à sa création. J’ai bravé les railleries, les trahisons, j’ai tenu bon avant d’entrer dans une phase où, enfin pris au sérieux et écouté, j’ai enchaîné les rencontres, les négociations, les colloques, les tournées médiatiques… Tout cela parce que dès le premier jour je suis convaincu que la Fédération est le projet qu’il faut à l’actuelle Union Européenne pour trouver un nouvel élan. Le parlement européen s’apprête à prendre une grande décision et je suis sûr que nos instances politiques sont enfin prêtes à prendre des risques et prouver aux peuples qu’un changement est possible ! Malgré tout, tant que le verdict ne sera pas prononcé, je vais vivre quelques nuits blanches, je peux vous l’assurer !

Pouvez-vous nous rappeler quelles motivations vous ont poussé à lancer ce projet considéré à présent comme une nécessité, mais qui, à ses débuts, était perçu comme une utopie loufoque ?

Simon Léminence : Son élaboration part d’un constat simple : depuis plusieurs décennies, l’Union Européenne telle qu’elle existe depuis sa création, souffre d’un manque d’adhésion de la part des peuples des pays membre. C’est un fait quantifié, tous les sondages sont unanimes, l’Union ne représente plus une force politique, c’est au mieux une coquille vide qui se débat pour survivre. L’histoire récente est faite de délitements en tout genre, entre les départs de pays membres historiques, les défaites successives pendant la 1re Guerre Mondiale Numérique, tout cela n’a fait que nous affaiblir, nous avons été la risée du monde occidental pendant le conflit avec en point d’orgue l’installation du Dédale, ici, à Nantes. Si cet événement a été vendu comme un gage de bonne foi pour l’apaisement des tensions, elle a surtout été perçu comme une défaite face aux pirates. Pire, lorsque les grandes innovations qui dictent notre société actuelle ont vu le jour que ce soit en Inde, aux Etats-Unis, en Chine et même en Corée, nous n’avons pas été capable de leur opposer nos propres inventions… Simplement parce qu’il n’y en avait pas. C’est un enchainement de faillites collectives qui nous amène à nouveau à être dépendant des innovations des autres puissances. La Fédération a pour ambition de combattre ce si pessimiste tableau et insuffler une ère de réformes, de mesures fortes afin de reprendre les rênes de notre souveraineté.

Les effets d’annonce sont prometteurs et ce sont sur ces bases que les différents référendums ont adoubé votre projet. Mais concrètement, qu’est-ce que cela implique si demain, la Fédération voit le jour ?

Simon Léminence : Bien évidemment, rien ne se fera du jour au lendemain, mais laissez-moi vous expliquer ce que serait le visage de la Fédération lorsque tout sera posé. Déjà, première grande mesure : nous aurons en place un.e Président.e de la Fédération. Une fonction qui n’aura aucunement la même définition que les actuels Président.e.s du conseil Européen, nous parlons ici d’une vraie figure politique représentant l’ensemble des pays membres, capable de parler en leur nom. Ce.tte Président.e sera élu.e par les représentants des pays membres, qui siègeront à l’assemblée de la Fédération, eux-mêmes élus par leur peuple. De sorte que chaque pays sera représenté et aura droit de cité, mais lors des représentations internationales, le.a Président.e de la Fédération sera le représentant de tous les pays de la Fédération. Chaque grande ville des pays membres bénéficiera de Maisons de la Fédération, lieux dédiés aux affaires politiques de cette dernière. Chaque électeur sera alors encouragé, par l’intermédiaire de groupes citoyen, à soumettre ses demandes, quelles qu’elles soient, afin que le représentant élu puisse les remonter au Président de la Fédération. De ce fait, chaque électeur de chaque pays saura en temps réel où en sont leurs demandes, quelles propositions ont été retenues ainsi que le contenu des lois visant spécifiquement leurs doléances. C’est une façon collaborative, voire interactive de penser la politique et redonner enfin aux peuples une vision claire des propositions de loi qui passeront à l’assemblée de la Fédération. Nous voulons que les citoyens se sentent réellement acteurs de leur politique représentée par la Fédération. Nous lancerons des mesures économiques inédites afin de redonner vie aux régions désertées par la hausse des températures par exemple. De nouvelles entités verront le jour afin de lancer un vaste plan de relance de nos activités technologiques. Et bien entendu, nous joindrons sous une même bannière l’ensemble des entreprises dédiées à la recherche de nouvelles énergies. La Fédération sera active de sorte qu’il ne se passera pas une année sans réforme majeure !

Lorsque vous avez dessiné l’organisation politique de cette nouvelle entité, vous avez été traité de fou, il était évident que les Présidents élus de chaque pays membre allaient s’opposer à cette vision des choses. Et pourtant vous êtes parvenu à tous les convaincre. Comment avez-vous réussi un tel tour de force ?

Simon Léminence : Vous m’octroyez bien trop de crédit dans votre question. Je n’ai pas été seul à militer auprès des représentants actuels des pays membres, loin s’en faut. Là où je suis satisfait, c’est que dans chaque pays de l’UE il y a une force politique en faveur de la Fédération qui s’est élevée, dépassant mes rêves les plus fous. Parmi eux, nous avons de très grands noms de la politique, je pense notamment à Helen Stuart en Angleterre qui a su ramener dans le giron européen son pays à condition qu’il passe sous pavillon de la Fédération. Et il en a été ainsi dans chaque pays, la tâche, que je pensais herculéenne au premier abord, s’est révélée bien plus simple. Je pense qu’à partir du moment où un modèle politique fort se met en marche, rien n’est plus impossible. Et puis vous savez, l’Europe a été secouée par bien des crises politiques, en particulier lorsque, il y a plusieurs décennies, chaque pays membre s’est vautré dans des politiques obscurantistes, despotiques, en particulier ici, en France. Nous avons eu tant de mal à nous en relever et c’est ce qui nous a affaibli considérablement pour les années suivante. Et regardez le résultat, nous avons été incapable d’anticiper, de nous défendre de la montée en puissance des tensions pendant la 1re Guerre Mondiale Numérique. Depuis, nos politiques sont faibles. La nouvelle Guerre Froide, nous la subissons et nous avons eu droit de cité dans l’espace ou dans les abysses que par l’intermédiaire de l’ONU. Nous avons besoins de représentants forts et pour cela, il faut confier les rênes de notre union à une seule et même personne, un unique représentant.

C’est un point de vue que les peuples des pays membres partagent, eux qui ont voté si favorablement à la mise en place de la Fédération, mais que vont devenir les instances politiques de chaque pays de la prochaine Fédération ? Sont-elles amenées à disparaître, à s’estomper face aux forces politiques de la Fédération ?

Simon Léminence : Non, bien sûr que non. Que ce soient les partis politiques et les Présidents élus lors des élections présidentielles de chaque nation, rien ne changera ! Ces derniers devront, comme actuellement, adhérer à la politique de la Fédération et s’aligner sur les demandes de son représentant certes, pour autant chaque pays garde sa souveraineté. Déjà, le Président de chaque pays soumettra une liste de candidats à leurs peuples. Ces derniers éliront le futur député de la Fédération, mais c’est bien le Président de chaque pays qui, en premier lieu fera une sélection. Il reste donc important que les partis agissent tel qu’actuellement et que les représentants des peuples conservent leurs fonctions, tant symboliques que politiques. Mais peut-être, que dans un futur proche, ces mêmes peuples se satisferont de n’avoir qu’un seul et unique représentant au niveau de la Fédération et qu’ils auront à élire eux-mêmes, sans sélection préalable, leurs députés. Si nous en arrivons à ce stade c’est que la Fédération est le succès politique et populaire que nous espérons tous ! Mais nous n’en sommes pas encore à ce stade.

Depuis quelques mois, vous menez votre campagne de séduction aux côtés du député Lucas Arno, pouvez-vous nous expliquer ce qui vous lie si admirablement alors même qu’il y a deux ans de cela, vous vous insultiez publiquement par médias interposés ?

Simon Léminence : Il se gausse d’abord, puis se reprend – Je n’avais aucun doute que vous en viendriez sur ce fait, alors laissez-moi vous répondre en tout honnêteté. Mr Arno est un grand politicien et un défenseur féroce de ses idées, capable d’attaques douteuses lorsqu’il sent que cela peut l’aider dans son plaidoyer. A l’époque de notre passe d’arme, puisque vous en parlez, il n’avait pas hésité à insulter mon compagnon et notre orientation sexuelle. C’était une façon de faire d’un autre temps et il s’en est platement excusé depuis. Mr Arno est, avant d’être un grand politicien, un entrepreneur à succès. Ici, à Nantes, son fief, il est tout de même à l’origine d’une entreprise qui emploie plus de quinze mille employés dans la seule agglomération nantaise. Et après avoir décroché la gestion des Navi pour l’Europe, il s’est associé à EDEN pour l’implantation des Machines à Rêves dans notre pays. C’est un visionnaire et une fin gestionnaire, deux forces qui l’ont amené à gravir tous les échelons de la politique jusqu’à devenir député. Et puis c’est un des premiers à avoir cru en mon projet, à me soutenir, à plaider à mes côtés en faveur de la Fédération alors même que cette prise de position aura pu avoir comme conséquence de le tuer politiquement. Et ensemble, nous avançons main dans la main, ses idées ayant aussi permise de peaufiner mes positions même si, bien entendu, nous ne sommes pas toujours d’accord. Mais à présent, nous travaillons sur l’avenir avec de nouveaux projets en gestation…

Voilà qui est prometteur, et de quels genres de projets parlez-vous au juste ?

Simon Léminence : Ça, c’est encore un secret, mais je peux vous promettre que vous ne serez pas déçu !

C’est sur ces mots que s’est terminé cet entretien développant plus en détail les contours de ce que peut être la Fédération. Nul doute que cette entité politique, si elle voit le jour, participe à terme à délayer les intérêts des pays membres dans un consensus central qui peut s’avérer très dangereux. Mais à une époque où chaque pays membre a failli dans sa protection face aux conflits, affaiblissant la force de l’Union en tant que telle, ce n’est pas étonnant que nos citoyens, déjà éreintés et sous formol suite aux conséquences du conflit, voire totalement anesthésiés, se jettent dans les bras de la première séduction politique venue. Simon Léminence est un grand penseur de notre temps et de notre société, mais sa récente et si intense collaboration avec Lucas Arno dont les penchants politiques laissent à désirer, peut faire craindre tous les supporters de la Fédération. Lucas Arno n’est pas un fervent partisan de la démocratie et sa passion pour la Fédération peut faire penser que le tableau séduisant brossé par Simon Léminence cache quelques vices…