Le Dédale, épicentre de la culture Non-Citoyenne
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Les bastions Non-Citoyens & le Dédale
« Il faut contenir l’infection, l’isoler pour mieux la détruire ». Cette célèbre phrase, exprimée avec véhémence au lendemain de la 1re Guerre Mondiale Numérique, n’est pas celle d’un scientifique ou d’un médecin face à une maladie. Non, elle est vociférée par Lucas Arno, du haut de sa Tour de Verre tandis que Nantes s’embrase des dernières résistances du Parti Pirate. Le héraut du Parti Libertaire et représentant zélé d’EDEN en France, compare alors les résistants à une infection qu’il faut, à terme, éradiquer.
La paix signée, cette tirade s’est muée en plan d’action avant même que l’encre ne sèche. Le Parti Libertaire venait de gagner et avec ce nouvel ordre mondial, s’ensuivit la séparation entre Citoyens et Non-Citoyens. Cette dernière caste, promise à l’exclusion, regroupe chaque personne liée au Parti Pirate et à sa cause. Une classification souvent arbitraires contre laquelle aucun recours n’est possible. Tandis que les Citoyens, eux, furent soumis à La Source et son extension : les Navis. Refuser cette contrainte, c’est devenir Non-Citoyen et ainsi être parqué dans des réserves. N’appelez pas ces zones d’exclusion et de non-droit, des ghettos, non ! Pour le commun des mortels, il faut préférer le terme bien plus délicat de Bastion. Majoritairement relégués en périphérie des mégalopoles, ces espaces de ségrégation éloignent les Non-Citoyens de la vue des « honnêtes gens » pour les faire sombrer dans l’oubli et l’indifférence.
Et puis, il y a le Dédale…

Ce ghetto représente le plus atypique des Bastions et certainement une épine dans le pied du Parti Libertaire au pouvoir dans tous les pays. À quelques semaines de la fin de la 1re Guerre Mondiale Numérique, les pirates, pourchassés, ont fait de ce quartier situé sur l’île de Nantes, une zone imprenable. Il faut se remémorer les célèbres batailles des ponts Anne de Bretagne et des Trois-Continents où la résistance fut héroïque. Face aux forces armées et leurs drones, les insurgés rivalisèrent d’ingéniosité afin d’endiguer l’avancée des militaires, non sans des pertes colossales. L’île de Nantes, fief historique alternatif et artistique, représentait déjà un lieu sacré de la cause Pirate. Avec l’explosion du conflit de la 1re Guerre Mondiale Numérique, cette zone fut la cible de tous ses ennemis. Ce n’est qu’au prix de nombreux sacrifices que les résistants parvinrent à faire sauter tous les ponts la reliant à Nantes, l’isolant ainsi. C’est ce spectacle que Lucas Arno vit lorsqu’il éructa sa célèbre maxime. À cet instant précis, il espérait encore entrer en force sur l’île et en déloger tous les rebelles.
Dans un souci d’apaisement, alors que le Parti Pirate rendait les armes à travers le monde, les membres de l’ONU proposèrent un armistice. Dans ce traité de paix, certains Bastions, dont le Dédale, furent protégés et cédés aux pirates, devenus, de facto, Non-Citoyens.
Ce qui en fait un Bastion atypique, c’est justement son positionnement central en plein coeur de Nantes. Une tache en forme d’insulte et de défi pour l’entrepreneur et homme politique à succès Lucas Arno dont la ville et sa Tour de Verre sont censées témoigner de sa toute-puissance. C’est, aux yeux des Non-Citoyens, un symbole de résistance. Sans Dédale, il n’y aurait plus d’espoir et les partisans du Parti Libertaire en sont bien conscients. « Il faut contenir l’infection, l’isoler pour mieux la détruire » reste leur plan.
Forgé par la lutte
Il faut être amoureux du chaos organisé, du désordre comme structure sociale pour aimer le Dédale. Arpenter ces rues sinueuses, étroites, où, par endroits, les hautes maisons semblent se rejoindre et les toits se toucher, devient rapidement un besoin, une drogue douce et vitale. Pour les nouveaux arrivants, sans guide, c’est se perdre assurément. C’est aussi passer à côté des trésors cachés du quartier. Et puis, avec le temps, c’est goûter à la liberté totale, à l’émerveillement dans chaque recoin sombre, à la découverte de nouvelles beautés lorsque l’on pensait tout connaître.
J’ai le privilège de faire partie des premiers squatteurs de cet espace, d’y avoir livré des batailles, vu des êtres chers y périr et petit à petit fonder avec mes congénères venus de tous pays, de toutes classes sociales, une communauté soudée face aux périls extérieurs. Nous avons remporté la victoire, une victoire au goût amer, certes, mais qui nous aura libérés des chaînes de La Source et des Navis.
Si Le Dédale jouit encore de cette protection particulière, héritée des accords de paix, la colère de l’injustice y couve toujours, attendant une étincelle pour que le feu rejaillisse à nouveau. Et c’est bien ce que les gens dehors veulent éviter, c’est encore trop tôt, trop frais, mais l’heure viendra où l’on tentera de nous chasser, voire de nous éradiquer, alors il nous faut lutter, sans arrêt.
La liberté reste malgré tout bien relative, nous sommes en permanence surveillés, nos nerfs éprouvés. Aux descentes de police, se succèdent les arrestations arbitraires et avec elles, la destruction de familles entières. Car pour certains, être Non-Citoyen n’est pas un choix. Après l’armistice, la ségrégation qui s’en est suivie ne portait pas seulement sur les membres du Parti Pirate et leurs sympathisants. Cette rafle a emporté avec elle tous ceux que les États ne souhaitaient pas inclure comme Citoyens, parmi lesquels les populations les plus défavorisées, déjà ostracisées. Les ghettos Non-Citoyens ne sont pas nés de nulle part, ils reprennent simplement l’emplacement de ceux qui existaient avant le conflit. Exception faite du Dédale, espace arraché au centre de la ville.
Au cœur du Dédale
Le quartier est un lieu en dehors du temps, baigné dans la low-tech, la philosophie de récup’, alimenté par le Net contaminé et le développement Open Source. Le jour, il vit d’une énergie rare, entre les marchands à la criée, les lieux de solidarité, les espaces de troc et les jardins citoyens. Au détour d’une rue, vous pouvez tomber sur une clairière où le béton a laissé sa place à un cirque de végétation, où, par forte chaleur, les habitants aiment se rejoindre. Chacun œuvre pour la communauté et la sauvegarde d’une société autonome, sans surveillance, sans Énergie du Net, sans Navi, sans La Source.
Ce quartier possède aussi un multiculturalisme affirmé où le mélange des croyances en fait naître de nouvelles. Son effervescence culturelle, elle, est propice à l’émergence de nouveaux courants. L’exemple le plus flagrant est l’émergence de la musique electro-bit qui se répand comme une traînée de poudre à travers toutes les castes.
Pour autant, il ne faut pas imaginer un tableau idyllique. Les tensions entre groupuscules Pirates se font toujours sentir, les ruelles trop sombres peuvent se transformer en guet-apens, les règlements de compte sont légion, il faut souvent savoir choisir son camp ou périr. Nul n’est à l’abri d’être banni du Dédale, si certaines personnalités historiques du quartier font office de porte-parole, elles ne prétendent pas y faire régner l’ordre. Si chacun est maître de ses actes, il l’est aussi face à leurs conséquences…
La nuit, ce petit monde déborde d’une vie nouvelle. Les commerces underground s’ouvrent et nombreux sont les Citoyens à braver les lois pour s’y rendre. Une législation pourtant peu amène pour eux : pénétrer au sein du Dédale est illégal, communiquer ou interagir avec un Non-Citoyen l’est tout autant à moins de bénéficier d’autorisations préalables. Mais la plupart des Citoyens usent du droit à la désactivation de leur Navi, tolérée pour une durée d’une heure maximum, pour aller et venir dans cette zone interdite.
Il n’est donc pas rare de croiser des personnalités dont le laisser-passer témoigne d’une justice à plusieurs vitesses. Combien de politiques, hommes d’affaires, même policiers ou militaires en civil arpentent ces rues de jour comme de nuit en quête de plaisirs interdits ? Combien de contrevenants sillonnent les échoppes à la recherche d’objets permettant de créer des réseaux parallèles et de naviguer en dehors du « Net libre » ? Certaines affaires officieuses se signent ici, les Citoyens confondant souvent Dédale avec liberté et impunité totale.
Le quartier tire enfin sa force de ses communications avec les ghettos du monde entier. Si le Dédale est, en France, l’épicentre de la culture Non-Citoyenne, il n’en est, au final, qu’une de ses nombreuses ramifications. Et à travers tous les Bastions, se cultive l’espoir d’une révolte capable de briser l’enfer de la ségrégation. Qu’on ne s’y trompe pas, le Dédale marquera à coup sûr l’histoire de cette lutte…

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