Histoires & reportages
d’une société (im)probable

Face aux feux du soleil

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Il est 8h du matin en ce premier jour d’été et Xavi Garcés Casadevall s’apprête à sortir arpenter les rues de Barcelone. Dans son appartement, une douce fraîcheur règne encore, ses systèmes de climatisation ayant fonctionné toute la nuit, lui qui bénéficie d’une classe 4 d’utilisation de ressources lui permettant d’alimenter ses appareils domestiques une grande partie de la nuit. Certes, il ne peut pas tout activer, mais le réfrigérateur, ses chargeurs et les climatiseurs lui sont indispensables.

« Oui, je me sais privilégié, admet-il, j’ai 70 ans et j’ai bossé toute ma vie sans jamais m’arrêter, je considère avoir le droit de vivre les années qui me restent dans un confort relatif. Si je n’avais pas fait mes 10 dernières années à travailler pour EDEN, je ne pense pas avoir eu droit à un tel traitement de faveur. Nombre de mes amis ne sont pas logés à même enseigne… Lorsque je suis entré chez EDEN, ce n’était pas encore la grande firme que l’on connait tous maintenant et qui est présent dans notre quotidien… J’y ai vécu les meilleures années je pense, il y avait tout à construire alors… »

Le regard dans le vague, Xavi se remémore avec une certaine émotion ses années là-bas, mais c’est avec plus d’amertume qu’il termine son discours

« … La fin de l’aventure était bien moins belle. »

Malgré tout, le jeune retraité a pu bénéficier des avantages offerts par la multinationale lorsque l’on fait partie de leurs rangs, cependant il ne peut en profiter que la nuit.

« C’est déjà ça, au moins je peux passer de bonnes nuits, le matin je me balade en ville avec mon masque et dès que midi arrive et que la chaleur est insupportable, je passe la fin de la journée dans un des centres de rafraîchissement du quartier de l’Eixample, comme beaucoup d’autres »

Car Barcelone, comme nombre de villes à travers le monde, et en particulier autour du bassin méditerranéen, souffre continuellement de la hausse des températures. Ici, le tourisme a changé de visage, l’été, la ville, tout comme la région, est désertée.

« Ceux qui restent ici, on les appelle les punis. En réalité se sont juste de pauvres gens qui n’ont pas les moyens de partir. Pire encore, ils sont en majorité des classes 1 ou 2 d’utilisation des ressources. Pour eux, dès le printemps et jusqu’en hiver, c’est un calvaire en continu… »

Dans l’appartement de Xavi, une alerte sonore se fait entendre, c’est son régulateur de température qui annonce que la climatisation va s’arrêter et les températures commencer d’augmenter chez lui. C’est le moment de partir et d’affronter la chaleur extérieure. Xavi récupère son masque connecté, s’assure qu’il est bel et bien programmé sur le Cooling Mode et sort de chez lui, descendant les quatre étages qui le séparent de la sortie.

« Bordel, ces marches m’auront un de ces jours, je suis trop vieux pour me les taper à longueur de temps, mais je n’ai pas le choix, hélas. »

Ici, comme partout ailleurs, les ascenseurs ne fonctionnent que pendant les heures creuses, globalement, lorsque tout le monde dort. C’est aussi ça la magie improbable de l’Energie du Net, des économies faramineuses sont faites, certes, seulement, au détriment de toute logique d’utilisation. Nous accompagnons donc Xavi, heureux que nous puissions au moins l’aider à porter son sac à dos et son masque avant qu’il ne l’active.

« Le but c’est de l’activer le plus tard possible pour que la batterie me permette de tenir au moins jusqu’à l’ouverture des centres de rafraîchissement et je le recharge ensuite la nuit avec mon frigo et mes climatiseurs. »

Dehors, le soleil se fait déjà lourd malgré l’heure matinale et Xavi, après un soupir de dépit, résiste et n’active toujours pas son masque. Nous le suivons, arpentant les rues rectilignes de Barcelone. A cette heure-ci, il y a encore du monde, les gens profitent d’une chaleur encore supportable, mais cela ne durera pas. Nous longeons les rues à un rythme lent, changeant de trottoir dès lors que nous voyons une partie de l’artère baignée de soleil. Le but étant de profiter de l’ombre encore favorable le plus longtemps possible. Nous passons devant l’Auditori, puis les arènes de Monumental avant de nous arrêter non loin de la Casa Mila. Tout le long de la route, Xavi n’a cessé de nous narrer ses souvenirs au sein de ces rues et de cette ville qu’il ne voudrait quitter pour rien au monde.

« Ça fait 70 ans que je vis ici, j’y suis né, je suis Catalan dans l’âme et rien ne me fera bouger, pas même ce fichu climat. Ce fameux soleil si souvent vanté et qui faisait notre fierté, je me souviens des quartiers en fête, des plages bondées une bonne partie de l’année et surtout en été. Et puis j’ai vécu les changements, lorsque la chaleur catalane s’est transformée en fournaise et a fait fuir les touristes et les habitants. Quelle misère de voir ma ville dans cet état… A ma mort, je sais que c’est l’image qu’il me restera de Barcelone, on ne trouvera pas de solution miracle pour arranger ça. »

Certes, nombre d’activités ne sont plus possible ici, les plages sont désertes excepté pour quelques téméraires ou inconscients, la cité se mue en ville fantôme et les conséquences sont bien plus graves dans certains quartiers.

« Avec cette chaleur et pour ceux des classes inférieures qui la vivent au quotidien, du soir au matin, forcément ça leur fait péter les plombs et la moindre étincelle peut se transformer en bataille sanglante. Chaque année c’est ce qui se passe et le pire et ces rixes se déclarent même dans les quartiers les plus riches, pourtant épargnés jusqu’alors. Je ne sais pas comment les gens trouvent la force de se battre sous cette chaleur. Apparemment, la plupart des morts pendant ces affrontements ne sont pas liés aux coups portés, mais à des malaises dus à la chaleur… Le monde marche sur la tête. »

Pour Xavi, cependant, rien de tout cela n’est à l’ordre du jour, s’il comprend comment la chaleur peut rendre fou, lui, il tente de vivre ses années de retraite avec un programme bien organisé et qui lui permet de s’économiser face aux feux du soleil. Installés que nous sommes, à l’ombre d’arbres drus, nous attendons patiemment l’ouverture du centre de rafraîchissement à midi. Devant les portes, ironiquement placées en plein soleil, il n’y a personne, la place alentour se remplie doucement mais sûrement. Xavi, lui, sort un livre et enfile son masque connecté. Le Cooling Mode se met en marche et le vieil homme semble se détendre, son visage bénéficie de l’air frais du masque, l’air qu’il inhale est filtré et rafraîchit. Il peut respirer sereinement et se concentrer sur son livre.

Face aux feux du soleil

Nous le laisserons ici à attendre que les deux heures qui le séparent du centre de rafraîchissement passent. Une fois à l’intérieur, il pourra y rester autant de temps qu’il le désire à condition de consommer des boissons fraiches ou autres aliments au moins une fois par heure. Ceux qui ne respectent pas ces obligations sont chassés sans autre forme de procès. Se cacher de la chaleur a un prix qui n’est pas donné à tout le monde. Les centre de rafraîchissement pullulent depuis des années dans toutes les villes du monde, partout où la chaleur est insupportable. Mais il dépend de des politiques publiques d’en faire des centres ouverts à tous. Ici, à Barcelone, seul un centre est ouvert sans condition. Une bien maigre mesure pour la capitale catalane si densément peuplée de classes 1 et 2. Cela ne fait qu’aggraver les tensions sociales et le cas n’est pas isolé.

Si l’Energie du Net permet de réguler les consommations de ressources, elle en oublie tout intérêt social en ne se basant que sur des données traduites par des IA dont les scripts ne sont pas connus ni même consultables. Les tensions s’accroissent tant dans les flux migratoires que dans les régions dépeuplées que l’on ne sait plus rendre ni vivables ni supportables. Ce que Xavi ne dit pas, car ce sujet est tabou dans notre société d’après-guerre, c’est le sort réservé aux Non-Citoyens. Leur quartier, situé dans la périphérie nord de Barcelone, est oublié de tout et de tous. Aucun centre de rafraîchissement n’y est installé, aucune structure gouvernementale n’y est présente. Ils doivent leur survie à eux-mêmes et à l’aide d’une frange mineure de la population qui brave les interdits afin de les soulager autant que faire se peut. Le soleil est une formidable source d’énergie pour nos structures actuelles et l’Energie du Net s’en abreuve grandement, cependant, seule une partie de la population peut jouir de ces avancées, pour les autres, le soleil ne cesse d’être un élément de mort, de dépression, de tensions autant physiologiques que psychologiques. Le soleil brûle nos sols et nos récoltes, désertifie des régions entières autrefois surpeuplées. Pour autant, tout le monde est impuissant face à cet astre, les seules politiques mises en place ne sont que des pansements sur une jambe de bois, l’époque est à la débrouille dans les régions sinistrées et au silence assourdissant des états impuissants.