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d’une société (im)probable

Corée : Le désespoir source d’espoir ?

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C’est au large de la ville de Wonsan, épicentre de la catastrophe, autrefois située en Corée de Nord avant la réunification, que nous avons jeté l’ancre. La zone, dévastée et contaminée n’est accessible que par les personnes autorisées. Nous sommes aux côtés de Min*, scientifique experte en botanique et habilitée à exercer des recherches pour le compte de la Corée. Ensemble nous contemplons les rives dévastées balancés par les roulis du bateau, l’occasion pour elle de nous expliquer les particularités de ses recherches et de ce recèle la zone interdite.

« D’ici nous pourrons apercevoir les mouvements de mon équipe de chercheurs, mais pour vous, il n’y aura aucune tolérance, même en mettant une combinaison capable de masquer l’émission de données de votre Navi, nous serions arrêtés, ils savent très bien qu’une interruption de service dans cette zone signifie soit que vous êtes mort noyé, soit que vous tentez de vous introduire sur la rive. Autant vous dire qu’il vaut mieux être mort noyé… »

La mise en garde a le mérite d’être claire, nous ne prendrons pas le risque d’aller plus loin. Je ne m’étais pas fait d’illusion sur la possibilité d’entrer au plus près du point zéro, cela n’enlèvera rien aux révélations que Min concède à nous faire.

Min est originaire de Seoul, elle a connu, dans son enfance, la joie de la réunification des deux Corée il y a plus de vingt années de cela. Les célébrations n’auront duré que cinq ans… Cinq ans d’un quotidien transformé par les conséquences de la réunification, des familles à nouveau recomposées et d’un boom économique incroyable promettant à la Corée un âge d’or exaltant. Et puis le drame arriva, sans que personne ne puisse l’anticiper, sans que personne ne puisse en réchapper. L’explosion que l’on dit nucléaire dévasta la ville de Wonsan et embrasa les côtes est de la Corée. Le nuage radioactif contamina l’ensemble du pays avant de s’étendre en Chine et bientôt à travers le globe.

Les coréens furent durement touchés, les morts se comptant par milliers aux premiers jours de la catastrophe et par millions quelques semaines plus tard. Les sols contaminés, les cultures ravagées entraînèrent une grande famine, l’aide internationale se mettant en place très lentement. Ceux qui le pouvaient ont fui le pays pour s’expatrier, les autres étaient assignés à résidence, survivant plus que vivant. Le pays fut plongé dans un chaos apocalyptique dont il ne se relèvera pas. Min et sa famille décidèrent de rester :

« La vie était dure entre la famine, les pillages, les émeutes… Mais ça n’a pas duré si longtemps que ça. Rapidement, le désir de retrouver un semblant de quotidien normal a pris le dessus, étonnamment, les émeutes ont laissé place à une grande solidarité. Ceux que je connaissais qui ont fui le pays sont tous revenus, à l’extérieur, ils ont été confrontés à un racisme anti-Coréen violent, le monde entier nous reprochant d’être à l’origine de tous les maux de la terre et de l’apparition de la Peste Verte… Et puis la 1re Guerre Mondiale Numérique a surgi, détournant les regards de notre pays. »

Corée : Le désespoir source d’espoir ?

Malgré cet enchaînement de cataclysmes, la Corée n’a cessé d’être soutenue par un précieux allié : L’Inde. Déjà impliqués dans nombre de projets scientifiques, Inde et Corée conservèrent la même unité malgré la catastrophe. C’était l’époque de l’apparition des premiers Navi et des Dost de Suraj Shankar, inventions réalisées avec le concours de génies coréens.

« Comme nombre de chercheurs spécialisés, j’ai eu la chance de faire ma dernière année d’université à Bangalore et d’y rester ensuite pour des œuvres d’intérêt sociales et humanitaires. Suraj Shankar n’est pas seulement un héros en Inde, mais en Corée aussi. Grâce à lui nombre de scientifiques ont pu continuer leurs études et leurs recherches. Je lui dois beaucoup et en particulier la chance de pouvoir travailler ici. »

Pour Min, travailler ici est une chance car en tant que botaniste, l’écosystème, transformé par la catastrophe, est une mine d’or, un vaste terrain encore méconnu.

« Ici, nous travaillons sur la mutation de plantes terrestres et aquatiques. Nous avons fait de spectaculaires découvertes et il nous est indispensable de poursuivre sur site nos analyses. Pour faire simple, ces plantes ont muté au contact des substances détenues dans l’usine qui a explosé. La mutation opère de façon étonnante, donnant aux plantes des propriétés encore jamais observées. Nous fondons beaucoup d’espoir sur nos recherches, vraiment beaucoup d’espoir. Depuis la catastrophe, seules l’Inde et la Corée ont le droit d’exploiter les lieux de la catastrophe, officiellement pour purifier la zone et la protéger, officieusement pour y pratiquer des recherches scientifiques poussées. Dans ce malheur, nous sommes peut-être assis sur une ressource miraculeuse…»

D’après son récit, il semblait évident que la fameuse “substance” dont parle Min n’était autre que de la radioactivité, nous lui avons demandé de préciser et sa réponse nous stupéfia.

« Je ne sais pas exactement ce que produisait cette usine, mais il n’y a ici aucune radioactivité, c’est autre chose qui contamine la zone. »

Nous ne pourrons pas en savoir plus, Min ne peut pas tout dire et nous devons respecter cela. Le fait est que le site de la catastrophe est bel et bien un terrain de recherches dirigé par la Corée et l’Inde et qu’il se prépare peut-être, ici, le futur de l’humanité. Quant à Min, lorsque nous lui demandons ce qui la pousse à prendre autant de risque dans son travail en étant aussi près des zones contaminées, sa réponse n’est pas surprenante, c’est la réponse que tout Coréen aurait donnée :

« Si je fais ce travail avec autant d’acharnement, c’est que j’aimerai que la prochaine ressource miracle soit découverte par des Coréens, pour rétablir l’honneur de notre peuple et que l’on nous voit plus comme des criminels, mais comme des sauveurs inattendus. Je donnerai tout, de mon vivant, pour atteindre cet objectif car je suis persuadé qu’il se cache ici, dans cette flore en mutation, l’avenir de nos sociétés.»

Dans un monde où tous les chercheurs et scientifiques de la planète, toutes les nations, toutes les entreprises privées comme publiques cherchent désespérément l’énergie, la ressource miracle capable de libérer nos sociétés de toutes ses contraintes, il se pourrait que le pays ayant été à la fois victime et coupable de la catastrophe majeure de l’humanité moderne, jouera un rôle déterminant.

De nombreuses zones d’ombres subsistent malgré tout : quelle est cette substance dont parle Min ? Que se trame-t-il sur les terres de la zone contaminée réputée être désertée exceptée par quelques scientifiques assermentés ? Car à notre retour sur la terre ferme, Min aura ses derniers mots à notre encontre :

« Tous, ici, nous avons été témoins de faits étranges… Un bateau des gardes côtes a forcé un groupe de personne à descendre sur la rive contaminée et les a dispersé en les menaçant de les tuer sur place. Une autre fois, c’est un drone transporteur qui a lâché sur une des collines en face de notre poste de recherches, deux personnes, les laissant là sans autre possibilité pour eux d’être récupérés. Sans combinaison, sans équipement adéquat, rester dans ces lieux vous promet une mort lente, atroce, mais certaine… »

La zone sinistrée semble renfermer bien des secrets qu’il est urgent de chercher à résoudre.

*Par souci de sécurité le prénom est changé