De l’espace aux abysses
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L’espace, une décharge intergalactique
Les Hommes des années 2000 imaginaient voir des voitures voler, ceux du début de notre siècle rêvaient de terraformer Mars ou forer des astéroïdes. Le point commun entre ces deux générations ? La déception et l’assurance que ces projets resteront de la science-fiction.
Le temps des possibles, celui où des milliardaires investissaient sans limite et où l’on imaginait vivre sur une autre planète est révolu. Il serait aisé de croire que la raréfaction des ressources en est à l’origine. La réalité est bien plus déconcertante : notre basse orbite n’est plus qu’une décharge qui nous sépare de l’espace.
Peu de nos contemporains peuvent se remémorer l’enchaînement d’accidents qui a frappé plusieurs missions parmi les plus prometteuses. Européens, puis Indiens, lancèrent respectivement leurs foreuses spatiales avec pour ambition d’être les premiers à rapporter des minerais extraits d’un corps céleste. Les deux tentatives échouèrent, les engins se brisèrent dans l’atmosphère après une collision avec des débris spatiaux. Ces événements, éclipsés un an plus tard par la Catastrophe de Corée, n’en alimentèrent pas moins les tensions entre les grandes puissances spatiales. L’autre conséquence de ces destructions fut de clouer au sol toutes les missions habitées. Aucun assureur ne voulut prendre le risque de subir des pertes humaines en plus de pertes matérielles.

C’est ici que l’on mesure les effets d’une politique de lancement de satellites en place depuis plus d’un siècle. Leur nombre assure une couverture mondiale d’accès au Net indispensable à notre société ultra-connectée tout en garantissant une souveraineté numérique aux puissances émettrices. Sauf que, d’année en année, ces objets ont perdu en qualité de construction, crise des matériaux oblige. Ces myriades de satellites ne sont pas seulement une malédiction pour les photographes chasseurs d’étoiles ; elles sont aussi une gageure pour qui contrôle le flux des satellites. Qu’un seul de ces objets dysfonctionne et c’est l’assurance d’effets dévastateurs en cascade. L’organisme de Contrôle des flux spatiaux créé sous l’égide de l’ONU afin de dresser une carte routière des satellites s’assure qu’aucune collision grave n’intervienne. Cependant, il alerte aussi sur le fait que l’espace manque… D’espace.
Outre les lancements de satellites, les programmes spatiaux qui subsistent sont dédiés à dépolluer l’espace, c’est dire comme cela vend moins de rêve que d’explorer l’Infini. Les gerbes filantes dans nos cieux nocturnes sont autant de traces de météores que de débris traversant notre atmosphère. Que dire de la station spatiale internationale, abandonnée depuis bientôt 10 ans ? Les conjectures sont nombreuses sur l’endroit et le moment où elle s’écrasera sur Terre et nous attendons toujours que les résultats soient rendus publics.
L’une des promesses de ces conquêtes spatiales, au-delà des fantasmes improbables de terraformer ou d’atteindre de nouvelles planètes, était de profiter des gisements infinis présents au cœur des astéroïdes. Faire le deuil d’une telle manne financière et vivre à nouveau avec la crainte d’une raréfaction des ressources terrestres ne pouvaient rester sans conséquences.
C’est ainsi que les regards se portèrent dans une direction totalement opposée : les abysses de notre planète bleue.
Des abysses bientôt bas-fonds ?
Le point commun entre l’espace et le fond de nos océans ? Un même rêve d’aventures et de contrées mystérieuses. Entre fascination et terreur, l’Homme n’a cessé de fantasmer ce qui se cachait dans ces abysses. Si la technologie a prouvé que les monstres marins n’y existent pas, elle y aura décelé des gisements encore inconnus. Il n’en fallait pas plus pour lancer les grandes opérations de forages.
Au-delà des besoins en matériaux rares indispensables à notre société ultra-connectée, chacun tente ici de trouver la ressource miracle. Si l’Énergie du Net en est la tête de gondole, les alternatives aiguisent les appétits des investisseurs mondiaux. Et l’océan en fait partie.
Déjà, l’outillage autrefois dédié à la recherche spatiale a été adapté à l’exploration des profondeurs, lissant, dans un premier temps, les dépenses du secteur. Le défi technologique et logistique a pu être dépassé puis les forages purent débuter après d’âpres batailles judiciaires… Et militaires. Car oui, l’exploration des profondeurs s’est d’abord heurtée aux droits maritimes, non sans créer de graves tensions internationales. Afin d’endiguer tout dérapage, l’ONU se saisit de ces sujets et lorsque le Pacte International sur les libertés individuelles et privées fut entériné, il s’accompagna d’un consensus. Ainsi, les abysses furent inscrits au patrimoine mondial, non pas pour leur préservation, mais pour leur exploitation. Sous bannière onusienne, la course au forage débridé fut lancée car avalisée par les plus hautes instances internationales.
Black Cross s’empara du sujet et de nombreux reportages virent le jour. Mark Lehanne lui-même s’impliqua dans cette mission de dénonciation. Avec l’aide de scientifiques complices, il s’était introduit dans un des plus grands sites d’extraction au large des côtes japonaises. Les images, édifiantes, témoignaient des destructions de la faune et de la flore aquatique. Les machines concassaient les roches, érodaient les fonds sablonneux recrachant, alentour des tonnes de sédiments. Et ce n’était là qu’une seule exploitation…
Depuis la 1re Guerre Mondiale Numérique, les conséquences sont tues. Personne n’est dupe quant aux ravages provoqués dans ces eaux, mais qui s’en émeut réellement si plus aucune image ne nous parvient des profondeurs afin de témoigner de l’écocide en cours ?
L’éventualité de découvrir ces sacro-saintes ressources miraculeuses se fait attendre, pendant ce temps, nos abysses tremblent. Il ne fait aucun doute qu’elles subiront le même sort que nos montagnes, nos sous-sols ou notre atmosphère devenus des décharges ravagées. Que se passera-t-il alors lorsque, des profondeurs à l’espace, tout ne sera qu’un amas de destructions ? S’il est déjà évident qu’aucune autre planète ne sera colonisable, quel espoir laisserons-nous aux générations futures ?

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