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d’une société (im)probable

L’essor des Machines à Rêves

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Tout commence par un accident

Dans les rues de San Francisco, Pékin, Tokyo ou Prétoria, il est impossible de ne pas tomber sur les Machine à Rêves (ou MAR). Implantées à travers le monde à une vitesse fulgurante, personne n’échappe au phénomène. EDEN, grand architecte de ce projet, sans concurrent sur le marché, se frotte les mains devant l’expansion de ce marché aussi miraculeux que juteux.

Pourtant, ce qui avait débuté comme un simple test dans quartier de San Francisco n’avait pas pour ambition de devenir le phénomène actuel. EDEN avait d’abord créé un prototype afin de tester leur nouvelle IA permettant d’influer sur certaines parties du cerveau, non pas pour en faire un objet de loisir ou de confort, mais plutôt un programme médical en vue de soigner certaines maladies neurodégénératives telles qu’Alzheimer. Il faut croire que les commerciaux d’EDEN n’ont pas su se montrer convaincants, d’autant plus que le ministre américain de la Santé s’est épanché en privée sur la “futilité, voire la dangerosité de ce joujou”, citation reprise avec force sur les réseaux sociaux peu de temps après. A l’époque, le prototype ne s’appelait pas Machine à Rêves, c’est un hasard, voire un accident, qui lancera cette machine de test vers l’utilisation qu’on lui connait actuellement.

L’accident en question, selon les dires du CEO d’EDEN en personne – Alejandra Vargas -, est arrivé alors que les marchés se fermaient les uns après les autres pour leur prototype initial. Furieux, Alejandra s’est elle-même servie de la machine afin de prouver aux détracteurs que cette dernière n’était ni dangereuse, ni futile. Le programme s’est alors mit en route, sans donner l’effet escompté car une mauvaise manipulation d’un des assistants du CEO la plongea dans un état de sommeil profond, faisant fuir son audience, la pensant morte, tandis que les programmateurs s’affairaient à la ramener à la vie. Non seulement Alejandra Vargas n’était pas en danger de mort, mais en se réveillant elle se serait emportée contre ses congénères, les accusant de l’avoir sortie du sommeil le plus profond et le plus agréable qu’elle n’ait jamais eu.

Cet incident ferma définitivement les portes d’EDEN aux marchés médicaux, certes, mais ouvrit de nouvelles perspectives. Les tests furent reproduits et améliorés confirmant que la Machine et son IA étaient à même de reproduire des rêves basés sur les souvenirs résiduels de son utilisateur tout en le plongeant dans un sommeil artificiel.

Dans le secret le plus total, EDEN a alors continué ses essais, donnant à son prototype l’utilisation qui lui est propre à présent, jusqu’à sa sortie, en grande pompe dans un showroom de San Francisco il y a 3 ans. Les utilisateurs triés sur le volet en sont sortis ravis et la nouvelle s’est répandue comme une trainée de poudre jusqu’au succès qu’on lui connait.

L’essor des Machines à Rêves

Pour autant, les Machines à Rêves ne sont pas des machines individuelles que l’on peut acquérir chez soi même si l’on sait que des personnalités telles que Suraj Shankar en possèdent une. Afin d’éviter toute manipulation accidentelle, les Machines à Rêves sont uniquement disponibles dans les Maisons de Rêves (Dreamhouses) où chaque utilisateur est accompagné par un spécialiste, suivi et monitoré, tout cela dans une procédure et un cadre garantissant un maximum de sécurité. Pour une somme modique ou un abonnement, il vous est donc possible de vous offrir un sommeil que l’on dit des plus réparateurs, rêvant selon vos désirs. Comment résister à tant de promesses lorsque les études prouvent que depuis plusieurs décennies le nombre d’heures de sommeil nécessaire à un repos réparateur baisse au sein de nos sociétés ultra-connectées ?

Et c’est ainsi que la multinationale, à l’aube de subir une déconvenue industrielle fâcheuse se retrouve à la tête d’un nouveau marché sans concurrent. Tout semble sourire à EDEN depuis la fin de la guerre. Leurs masques connectés et leurs Navis font office de références pour qui peut se les offrir et même cette machine, pourtant vouée à être un échec complet, s’est transformée en une manne financière intarissable tout en leur offrant l’image d’une société innovatrice de référence.

C’est bien simple, le monde entier a les yeux rivés sur leurs programmes de recherches de ressources miracles « afin de redonner au monde son lustre d’antan » – dixit son CEO.

Un avenir radieux pour les Machines à Rêves ?

C’est un phénomène de société certes, ses qualités sont vantées et les enquêtes indépendantes tout comme les expériences médicales prouvent ses bienfaits. Aucun accident n’a été déploré en trois années de service et d’expansion et EDEN ne cesse d’ajouter de nouvelles fonctionnalités à son nouveau bébé miracle.

Le flou réside cependant dans la façon dont l’IA gère la machine. EDEN garde jalousement le secret bien entendu, malgré tout, ils n’offrent aucune garantie que les machines ne font qu’interpréter les mémoires résiduelles sans jamais les influencer. D’après Alejandra Vargas, les Machines ne sont capables que de lecture, non d’écriture mais sans en apporter la preuve formelle.

Les machines et leur IA étant en évolution perpétuelle, qu’est-ce qui pourrait empêcher, dans un futur proche, cette dernière de pouvoir générer des rêves en amont et les servir aux clients qu’importe ce que leur mémoire résiduelle contient ?

Ce serait alors non plus une machine bienfaisante, mais une formidable façon d’influer sur les utilisateurs en leur apportant un contenu prémâché embarquant, par exemple, une publicité pour un produit, vantant les mérites de tel médicament ou bien d’autres scénarios encore. Cela permettrait à EDEN de passer des contrats commerciaux impressionnants avec les entreprises désireuses de faire la publicité de leurs produits. Pire encore, qu’est-ce qui pourrait empêcher un gouvernement de faire passer des idées, influencer l’utilisateur qui est aussi un électeur potentiel ? Les Machines à Rêves seraient alors des outils de propagande comme les plus grands despotes n’ont jamais osé en rêver.

Nous avons interrogé Alejandra Vargas sur ces questions morales problématiques. Ses retours ont été catégoriques, répétant inlassablement que ses machines ne pouvaient supporter ce genre de fonctionnalité et qu’il était hors de question de mettre en péril la crédibilité de sa société en opérant un tel virage machiavélique. De plus, ajoute-t-elle dans sa réponse, EDEN et les Machines à Rêves n’ont pas pour vocation de produire plus de richesse, « c’est déjà un miracle que nous en soyons arrivés là avec ce produit et nous nous en contentons totalement. Le bien-être de nos utilisateurs est la seule valeur qui compte pour nous et nous ne cesserons de le prouver à nos détracteurs. »

Espérons donc que les Machines à Rêves resteront de beaux objets révolutionnaires dans ce qu’ils apportent de confort et de bien-être et qu’elles ne se transformeront pas en machines infernales capable de nous faire vivre un cauchemar éveillé.

Ce que les Machines à Rêves disent de notre société

Dormir paisiblement, rêver sans cauchemar et rêver vraiment, ce qui était autrefois de la science-fiction, est devenu une réalité loin d’être anodine.

Les Machines à Rêves sont un phénomène de société, auprès d’un public très large. Les derniers chiffres officiels transmis par EDEN témoignent que leurs utilisateurs sont pour 50% composés de la tranche 16-25 ans, 30% de 35 ans-50 ans et 20% de plus de 50 ans. Les Machines ne sont pas accessibles aux moins de 16 ans, cependant, une fois cet âge atteint, la jeunesse se rue sur cet Eldorado, pour preuve, dans la tranche 16-25 ans, les plus jeunes représentent déjà 30% de “rêveurs”.

Il suffit de se poster devant n’importe quelle Maison de Rêves pour questionner ce jeune public et la majorité des réponses n’a rien d’étonnant, leur but principal est de « S’évader de ce monde dans lequel nous n’avons aucun avenir ». Dans ce marasme ambiant, autant, en effet, s’évader d’une façon ou d’une autre. Le CEO d’EDEN s’enorgueilli que ses Machines sont à l’origine de la baisse de consommation de stupéfiants auprès des jeunes partout où ses produits sont implantés. De là à considérer que les Machines à Rêves constituent une drogue à part entière, il n’y a qu’un pas. Car oui, les mêmes phénomènes de dépendance se font déjà sentir. L’on peut arguer que toutes les études publiées à ce jour affirment que ce produit est un bienfait pour ses utilisateurs, mais a-t-on vraiment le recul nécessaire pour laisser les vannes ouvertes à ce point ?

Quoiqu’il en soit, EDEN a conquis un marché longtemps rêvé (c’est le cas de le dire) par n’importe quelle compagnie. Ce produit représente une bouffée d’oxygène pour notre société bouleversée par tant d’incertitudes et de défis, apaisant, il est vrai, certaines personnes atteintes de pathologies ou de troubles mentaux. Les Machines commencent à s’implanter de façon sporadique dans divers établissements psychiatriques et il s’avère que les rêves remplacent aisément les psychotropes, en premier lieu desquels les anti-dépresseurs. C’est donc par une porte dérobée qu’EDEN parvient à s’implanter dans les milieux de la santé, reste à savoir comment les grandes filiales de l’industrie pharmaceutique vont considérer l’arrivée de ce nouveau concurrent sorti de nulle part.

Le rêve comme moyen de s’évader, de souffler, le sommeil comme médicament miracle. Finalement, dans l’histoire humaine, cela a toujours été le cas. Néanmoins dans nos sociétés modernes c’est un luxe que peu de personnes peuvent s’offrir. Les Machines à Rêves sont un réel succédané au fléau des angoisses individuelles et collectives.

Il y a plusieurs question sur lesquelles se penchent, néanmoins, les sociologues actuels : jusqu’à quel point, se plonger dans des rêves artificiels, représente un frein pour tenter de les réaliser dans la vie réelle ? Et si les Machines à Rêves venaient à disparaître, les plus dépendants ne tomberaient-ils pas dans un désespoir dont ils ne pourraient se relever ?

Nous n’en sommes qu’aux prémices de ce phénomène miraculeux L’avenir seul nous dira si ces Machines sont un bienfait pour l’humanité ou son prochain fléau…